Comment "penser la technologie" ? Les apports des sciences cognitives

Séminaire « Penser la Technologie » INSA 2007
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Date de parution: 
Mai 2007

 

 

Prétendre "penser la technologie" suppose qu'on soit capable de préciser en quoi consiste l'acte de penser, de connaître et plus précisément l’acte de rendre compte comment nous produisons de la pensée, de la connaissance. La manière dont nous produisons de la connaissance, et plus généralement la manière dont nous pensons, - qui intègre non seulement la perception mais aussi la mémoire, le langage, la résolution de problème, la conscience - est la chose la plus commune chez l'être humain mais elle est en même temps la chose la moins connue et sans doute la plus difficile à comprendre. Force est de reconnaître que nous connaissons très mal les processus qui organisent et orientent nos activités mentales. Pour le philosophe Jean-Michel Besnier, auteur de l’ouvrage Les théories de la connaissance, : « Il n’est pas de connaissances sans le truchement de signes pour interpréter le réel, et que, par conséquent, le mécanisme de production de ces représentations et de ces signes peut donner les clés de la compréhension du pouvoir de l’homme de s’assimiler ce qui n’est pas lui »[1].

 

 

Les signes et plus précisément les représentations mentales sont au cœur des processus de production de la pensée. Dans un dossier de la revue Sciences Humaines consacré aux représentations mentales, Jean-François Dortier, rédacteur en chef de cette revue, rappelait qu’une controverse importante oppose les chercheurs en psychologie cognitive pour savoir sous quelle forme les représentations mentales prennent elles dans le cerveau ; celles d’images ou celles d’un assemblage de symboles ?  Pense-t-on par images ou par des mots ou des concepts ? Les philosophes ont longtemps affirmé que c'est le langage qui fait la pensée[2]. Sans mot pas de concept et pas d'idée claire. Dans le domaine de la production des sciences et de la technologie, cette idée semble s'imposer d'elle-même. Et si cette idée était fausse ?

 

Comment "penser la technologie", comment "penser la science", rejoint les préoccupations des philosophes, des chercheurs en sciences sociales, mais aussi celles de nombreux  scientifiques ayant pour objectif de rendre compte et de mieux comprendre leur processus de production de connaissance. De 1946 à 1953 aux Etats-Unis, les Conférences Macy, qui réunissaient des mathématiciens, des logiciens, des ingénieurs, des physiologistes, des psychologues, des anthropologues, des économistes, avaient eu pour ambition d’édifier une science générale du fonctionnement de l’esprit ; cette science fut appelée la cybernétique. D’une certaine manière, la cybernétique peut être tenue comme la matrice dont sont issues ce qu’on appelle aujourd’hui les sciences cognitives[3]. Un des promoteurs de la cybernétique, Heinz Von Foerster, qui était à la fois mathématicien, physicien et philosophe, et qui travailla de longues années au laboratoire Mental Research Institute de Palo Alto, appela de ses vœux la mise en œuvre d’une épistémologie des sciences qui essaient de répondre à la question «Comment nous connaissons nous ?» , plutôt que « Que connaissons nous ?»[4].

 

Dans un premier temps, la présente contribution reprendra la controverse qui oppose les chercheurs en psychologie cognitive pour savoir si on pense par des mots ou par des images. Cette controverse permettra de souligner que raisonner à partir de mots ou de concepts est la pensée dominante y compris parmi les scientifiques et que cette démarche a été formalisée par Descartes au siècle des lumières. Les chercheurs qui s’opposent à cette pensée dominante formulent l’hypothèse que le langage ne serait que la traduction imparfaite d’idées et d’images mentales. Pour ces chercheurs, penser c’est créer une image, c’est imaginer ; un bref rappel de leurs expériences et de leurs argumentations sera présenté. Dans une troisième partie, on partira de l’idée que les mots comme les images sont des représentations mentales : penser c’est à la fois imaginer et raisonner. Dans cette démarche, reprenant les apports de la Gestalttheorie, et des notions de paradigme, de programmes de recherche proposés par la philosophie des sciences, on fera l’hypothèse que les images et plus généralement « les formes mentales » ont un effet structurant sur les mots et les manières de mener un raisonnement. Cette approche conduira à préciser la notion de représentation mentale et notamment de celle de représentation sociale. Tout en étant stables, les représentations sociales que nous mobilisons pour interpréter le monde qui nous entoure, sont soumises à des processus de transformation que certains chercheurs en sciences cognitives  ont commencé à formaliser. Après avoir essayé de répondre à la question « Comment connaissons-nous ? », une quatrième partie présente différents courants de pensée qui tentent de préciser quels sont les rapports entre les représentations mentales et le « monde réel »,  essayant ainsi de répondre à l’autre question « que pouvons-nous connaître ?».  Se situant dans une approche phénoménologique de la connaissance et notamment celle d’énaction proposée par Francisco Varela, et reprenant certains processus de transformation des représentations sociales, la conclusion propose les grandes lignes d’une méthodologie pour penser la technologie.

 

1. Descartes et le siècle des Lumières : Penser, c’est raisonner à partir de concepts

 

En Europe, le philosophe et scientifique René Descartes fut amené à définir les règles de la connaissance dans son fameux Discours de la méthode pour bien conduire sa raison (1637). Descartes proposa de fonder toute démarche logique à partir de l’application de quatre préceptes : (1) Il suffit qu’une chose se présente clairement et distinctement à l’esprit pour qu’elle soit vraie. (2) Il faut diviser les difficultés en autant de parcelles qu’il est nécessaire pour les comprendre séparément. (3) Il faut conduire sa pensée en allant des objets les plus simples aux plus composés, en les ordonnant les uns aux autres, (4) Il faut pratiquer des dénombrements si entiers et des revues si générales pour ne rien omettre.

 

Une certaine représentation ou image de l’homme

 

Cette démarche de la connaissance de Descartes qui fut celle initiée plus généralement par le siècle des Lumières, suppose une certaine représentation mentale de l’homme. L’homme des Lumières est doté d’une Raison qui lui donne une place spécifique dans la création, certains caractériseront ce siècle des Lumières comme celui du culte de la raison. L’homme des Lumières est un être à part des autres créations, il est un observateur objectif de la réalité. Cette représentation de l’homme des Lumières, est sous tendue par une intentionnalité spécifique de cette époque « elle entreprend à sa manière de combler avec les seules forces du cogito la rupture de l’homme avec le monde qui résulte, selon la Bible de la faute originelle et contre laquelle les traditions religieuses entendaient prémunir (..) Réfléchir sur le pouvoir humain de connaître implique en effet d’assumer la violence jadis faite aux dieux et de leur signifier un peu plus leur congé. Parce qu’il peut connaître, l’homme est virtuellement maître et possesseur de la nature, selon l’expression de Descartes »[5].

 

La pensée comme manipulation de concepts resta la thèse dominante y compris dans les sciences cognitives jusqu’aux années 1980. En psychologie cognitive, ce point de vue est défendu notamment par Jerry Fodor et Zenon W. Pylyshyn. Pour ces deux professeurs de l’Université de New Jersey, nos connaissances seraient stockées sous forme de symboles, de concepts ; liés entre eux par des règles logiques. Jean-françois Dortier, auteur du dossier sur "Les représentations mentales" de la Revue Sciences Humaines, précise que pour ce courant de pensée : « toutes nos idées seraient traitées, comme dans un programme informatique, sous forme de symboles abstraits, et les images que l’on croit avoir en tête ne sont selon Z. Phylyshyn, que des épiphénomènes»[6].

 

L’ordinateur image du cerveau ou le cerveau image de l’ordinateur

 

La représentation de la pensée comme manipulation de concepts à partir de règles élémentaires, a permis d’entrevoir ou d’imaginer que l’acte de penser pouvait être mécanisé et c’est cette idée ou cette image qui fut à l’origine des ordinateurs. Le projet de mécanisation de la pensée a commencé à prendre forme au XIX ème siècle. Georges Boole (1815-1864) inventa le calcul symbolique, qui permet de traduire des opérations logiques comme « ou » , « et », , «  si…alors », …, en opérations mathématiques simples effectuées sur les chiffres 0 et 1. G. Boole rêvait de traduire toutes les opérations de l’esprit humain en une mathématique élémentaire : « Les lois qu’il nous faut construire sont celles de l’esprit humain ».[7]

 

Le développement des ordinateurs eut pour effet de renforcer le modèle mécanique de fonctionnement du cerveau, ce modèle même qui fut à l’origine de l’invention des ordinateurs. Par exemple, dans son livre The language of thought (1975) le philosophe Jerry Fodor présente un modèle de la pensée qui s’inspire largement de l’analogie avec le fonctionnement de l’ordinateur. La pensée serait au cerveau ce que le logiciel informatique est à l’ordinateur : « un programme informatique, comme un calcul mathématique, se présente sous forme d’une combinaison de symboles liés entre eux par des règles logiques. Par exemple, les idées si « les nuages s’accumulent, alors il va pleuvoir » ou « les gens qui ne s’aiment plus devaient divorcer », pourraient être, au fond réduites à des propositions abstraites du type « si p alors q ». Tel serait le principe du « langage de la pensée » : une sorte de langage algébrique , qui convertirait les représentations ordinaires (la pluie, le mariage) en un langage abstrait, fait de symboles (ou représentation) sur lesquels s’effectuent des calculs (ou « computations ») . En d’autres termes : les opérations de l’esprit seraient des opérations logico-mathématiques (computations) sur des symboles. Et penser, c’est manipuler des symboles. Le modèle de l’esprit de Fodor a servi de références pour de nombreux auteurs. Si Descartes vivait aujourd’hui il ne pourrait qu’applaudir à une telle représentation de l’esprit.

 

2. Penser, c’est créer une image, c’est imaginer

 

Dans un article intitulé Pense-t-on en mot ou en image ?, le psychologue Achille Weinberg[8] rappelle que de nombreuses expériences de la vie quotidienne mais aussi de la vie scientifique invitent à penser qu'une grande partie de notre monde mental passe par les images plutôt que par les mots. Pour expliciter l’hypothèse que le langage ne serait que la traduction imparfaite d’idées et de représentations mentales sous jacentes qui le précédent, il cite l’expérience suivante : « Il nous arrive souvent de chercher nos mots, de vouloir exprimer une idée sans parvenir à trouver le mot juste, l’expression exacte. D’où le besoin de reformuler ses idées, et parfois, de guerre lasse, quand on sent que l’on n’a pas pu exprimer correctement ses pensées, d’avoir recours à un joker : tu vois ce que je veux dire ».

 

Une pensée sans concept ?

Pour renforcer son hypothèse il avance l’idée qu’il existerait une pensée sans langage. Des exemples de pensée sans langage sont fournis par le témoignage des aphasiques. L’aphasique est un patient atteint d’une lésion cérébrale et qui a perdu, momentanément ou durablement l’usage du langage. Certains aphasiques temporaires ont pu raconter comment ils pensaient sans langage. Ces exemples montrent que « les aphasiques peuvent faire des projets, construire des hypothèses, calculer, anticiper et résoudre des problèmes techniques de toutes sortes ». Si on prête attention à notre propre vie mentale, on découvre que nos pensées passe par des images et non par seulement des mots ; « Quand je réfléchis à quels vêtements je vais porter aujourd’hui, quand l’architecte imagine un plan de maison, quand on joue aux échecs, quand on imagine le trajet pour se rendre chez des amis…, ce sont des images et des scènes qui défilent dans la tête plutôt que des mots et des phrases . (…) L’expérience du mot sur la langue est très probant. On pense à un acteur connu, on voit son visage, on connaît le titre du film, mais on de se souvient plus de son nom. L’idée est là. Pas le mot. La pensée est présente, le langage fait défaut ».

 

Des travaux de recherches en psychologie cognitive et en linguistique cognitive apportent du crédit à la thèse d’une pensée en image. « A l’aide de nombreuses expériences, le psychologue Stephen Kosslyn, tenant d’une pensée visuelle, réussit à montrer  que nombres d’expériences de pensée courante reposent sur des images mentales, composées de scènes visuelles ». Pour la linguistique cognitive, qui a pris son essor dans les années 1980, « le langage ordinaire repose sur des schémas cognitifs qui précédent les mots, les règles de grammaire et lui donnent sens ». Soit par exemple, la phrase «Demain je pars à Rome » employé à la place de la phrase conjuguée au futur « je partirai à Rome ». Le futur ne dépend pas ici d’une forme grammaticale puisque l’on a utilisé le présent. La représentation du futur repose avant tout sur la possibilité de s’y projeter mentalement. L’idée précède le sens.

 

Les scientifiques pensent en images

Dans son article, A. Weinberg nous rappelle qu’Albert Einstein, par exemple, pensait en images. «  Ses découvertes reposaient sur des expériences de pensée très visuelles. Il s’imagine assis sur un rayon lumineux, projeté ainsi à la même vitesse que la lumière, et se demande s’il pourrait se voir dans un miroir placé devant lui ». Pour confirmer cette approche, Einstein a écrit : « les mots ou le langage, écrit ou parlé, ne semblent jouer aucun rôle dans mon mécanisme de pensée (…) Les éléments de pensée sont, dans mon cas, de type visuel »[9]. Et il rajoutait que les mots conventionnels destinés à exposer sa pensée venaient après « laborieusement ».

A l’appui de ses propos, A. Weinberg cite également le mathématicien Jacques Hademard auteur d’un ouvrage intitulé Essai sur la psychologie de l’invention en mathématiques[10]. « Souvent un mathématicien voit une solution en imaginant un chemin nouveau qui conduit entre deux domaines des mathématiques jusque-là séparés. La vision vient en premier, la démonstration suit. Ce n’est sans doute pas un hasard si le mot théorème renvoie, selon l’étymologie grecque, au mot vision»[11]. A. Weinberg, rappelle que ces propos sur l’importance de l’imagination dans la démarche scientifique vont à l’encontre de la conception du philosophe Gaston Bachelard auteur de La Formation de l’Esprit Scientifique (1993). Dans cet ouvrage, G. Bachelard soutient que la science doit se défaire de la puissance évocatrice de l’imagination pour atteindre une rationalité abstraite et que l’imagination est un « obstacle épistémologique » au progrès scientifique.

 

La Gestalttheorie

Penser à partir d’images rejoint l’intuition d’un courant de pensée en psychologie, la Gestalttheorie ou la psychologie des formes, qui s’est d’abord développé en Allemagne dans les années 1920. Pour les défenseurs de cette approche « percevoir, c’est reconnaître une forme » ; en d’autres termes c’est parce que nous projetons sur le monde des formes connues qu’il nous est possible de le comprendre. Il est intéressant de souligner que cette Gestalttheorie s’est constituée en réaction à la psychophysiologie de la fin du 19ème siècle qui prétendait expliquer tous les actes psychiques (perception, mémoire, calcul, etc. ) comme des successions , des superpositions d’actes élémentaires directement dépendants de leur substrat physiologique. On peut retrouver dans cette psychophysiologie l’influence de la pensée cartésienne et mécaniste.

Pour les promoteurs de la Gestalttheorie, « dans tout acte mental, le sens émerge de la perception de la totalité de la situation, et passe donc inaperçu si l’on se contente de décomposer et d’additionner chacun des éléments qui compose l’acte en question. L’exemple classique est celui que donna Christian Von Ehrenfels dès 1890 avec la musique : si l’on perçoit, si l’on reconnaît et si l’on se souvient d’une mélodie, ce n’est pas parce qu’on a appris ou mémorisé chaque note qui la compose ; mais parce qu’on a reconnu l’harmonie entre les notes, la structure qui donne la mélodie et qui nous a émus »[12]. La perception d’une mélodie n’est pas la perception successive de chaque note qui la compose, mais la perception du tout original qu’elle constitue. Selon les psychologues de la forme, l’émergence d’une forme s’explique par certaines lois de l’organisation perceptive : loi de proximité (des élément proches ont tendance à se regrouper), loi de ressemblance, loi de proximité , loi de symétrie, loi de clôture . Certaines formes (les cercles, les carrés, triangles, rectangles) possèdent des caractéristiques liées aux lois précédentes et tendent donc à s’imposer, on les appelle les « bonnes formes »[13].

 

L’apport des neuro-sciences

Sthephen Kosslyn, chercheur à Harvard et pionnier de l’imagerie cérébrale, a mis au point plusieurs expériences destinées à montrer que la plupart de nos pensées et représentations prennent la forme de petites images intérieures. Ces expériences et d’autres menées grâce aux techniques d’imagerie cérébrale fonctionnelle révèlent que lorsqu’on pose une question à un sujet sur un objet qu’il doit imaginer (une île imaginaire par exemple) les zones des aires cérébrales visuelles s’activent, si on lui demande de visualiser une maison sur cette île, et ce sont ces mêmes zones qui sont impliquées dans la vision directe[14].

 

 

3. Penser c’est à la fois imaginer et raisonner, le double codage des représentations mentales

 

Pense-t-on en mot ou en image ? Cette controverse qui oppose depuis les années 1980, des philosophes, des scientifiques et notamment des psychologues cognitivistes n’est pas terminée. « Il y a d’un coté les partisans d’une interprétation fortement imagiste qui estiment que la pensée humaine, ce sont des images et les images sont la pensée. Sur l’autre bord, il y a les chercheurs qui considèrent que les images ne jouent aucun rôle actif dans le fonctionnement de la pensée. Il est probable qu’aujourd’hui, plus personne n’aurait de position absolue dans un sens ou dans l’autre »[15].

 

Une chose qui semble admise par les différentes parties est que notre univers mental est fait de représentations, et que les mots et les images sont des représentations mentales.

 

Qu’est ce qu’une représentation mentale

 

L’Encyclopédie Philosophique Universelle, définit une représentation « comme un acte par lequel quelque chose est présent ou se présente à l’esprit et qui forme le contenu concret d’un objet de pensée »[16]. Représenter c’est donc porter quelque chose devant soi pour le retourner vers soi. Une représentation revêt une double dimension dans la mesure où elle constitue le support entre le sujet connaissant et son objet de connaissance.

 

La psychologie cognitive place au centre de sa démarche la notion de représentations mentales. Les représentations sont définies comme un ensemble de connaissances ou de croyances, encodées en mémoire et que l’on peut extraire et manipuler mentalement. D’une manière plus précise, pour P. Engels « il y a des états internes des organismes qu’on peut traiter comme des représentations mentales, qui permettent à ces organismes d’emmagasiner une certaine information sur leur environnement, laquelle, combinée avec les plans ou les buts de ces organismes, est la cause de leur comportement »[17]. Dans le dossier des sciences humaines sur les représentations mentales, Jean-François Dortier, souligne que les représentations mentales sont structurées selon des lois qui leurs sont propres. « Une des premières quêtes des chercheurs en sciences cognitives, dans les années 60, fut de savoir sous quelles formes le cerveau humain encodait les représentations mentales. Une première hypothèse fut de considérer notre lexique mental sur le modèle d’un dictionnaire, où chaque représentation est définie par une liste de propriétés ». Il est apparu très vite que nous ne procédions pas ainsi pour nous représenter le monde. Dans les faits, il semble que nous identifions un objet, un animal, ou tout autre chose, par ressemblance avec un prototype de référence et non en établissant une liste plus ou moins longue de ses propriétés. « Cette théorie dite des prototypes, a été élaborée dans les années 70 par la psychologue américaine Eleanor H. Rosch. Elle a apporté un nouveau regard sur les représentations mentales (…) . Dans les années 70 vont surgir d’autres théories des représentations mentales, bâties sur le même principe. Les théories des schémas, des scripts, des frames, des modèles mentaux et autres Mops (Memory organisation packet). Ils ont tous en commun de considérer les représentations mentales à partir d’un pattern (patron, canevas, configuration) de référence »[18]. Ces différentes théories de prototype de référence renouvellent et élargissent la Gestalttheorie qui a été brièvement rappelée précédemment.

 

Nul ne peut voir le monde tel qu’il est, mais chacun se le représente. Les représentations mentales constituent une dimension intermédiaire dans l’analyse du rapport entre le sujet et son objet de connaissance. Si nos cinq sens semblent être l’interface la plus directe entre l’homme et son environnement ; ils ne sauraient constituer un mode d’accès direct à la réalité. Le biologiste et chercheur en sciences cognitives, Francisco Varela illustre cette idée à travers l’exemple de la vue. Alors que l’explication traditionnelle propose une description  séquentielle allant de la rétine vers le cerveau, Varela[19] nous invite à suivre l’activité neurale[20] allant de la rétine à la zone corticale du lobe occipital pour constater que pour une fibre rétinienne débouchant dans cette partie du cortex, cent autres arrivent à ce même point, en provenance de toutes les zones du cerveau. Il apparaît, de plus, que dans le réseau nerveux reliant la rétine au cerveau, les impulsions se propagent dans les deux sens ; Cet exemple sur la façon dont les sens appréhendent la réalité témoigne de l’impossibilité des seules perceptions à produire de la connaissance. Si l’enfant qui vient de naître ne voit pas, ce n’est pas parce que ses yeux ne fonctionnent pas, c’est tout simplement parce que son cerveau n’a pas encore acquis, l’expérience nécessaire à la construction des connexions qui correspondent à la vue.

 

Le double codage des représentations

 

Que se passe-t-il si on évoque devant un sujet des mots. Selon Allan Palvio, qui soutient la théorie du double codage, les mots abstraits (liberté, adverbe, silence, puissance, etc.) seraient codés sous forme verbale, et les mots concrets du vocabulaire (maison, poire, gomme, etc.) seraient codés sous forme verbale et sous celle d’images mentales. « Ces conclusions semblent confirmées par les expériences d’imagerie cérébrale : si on demande à un sujet placé dans le noir de se représenter un objet (une chaise par exemple), on constate que les aires du langage et les aires visuelles sont toutes les deux activées. Les premières sans doute pour décoder la demande (qui est formulée sous forme verbale) et les secondes pour se représenter la chaise. Il est de plus en plus admis qu’une part de nos pensées sont traitées sous forme d’images et non de mots »[21].

 

Il est important de souligner les caractéristiques spécifiques aux images mentales. « L’image mentale présente des propriétés qui sont communes aux diverses représentations : elle conserve de l’information, mais transformée souvent dans le sens d’une schématisation, d’une réduction. Mais elle possède en plus la propriété d’analogie qui lui permet de refléter la structure des objets sous une forme qui ressemble à la perception »[22].

 

Pas deux mais trois types de représentations

 

Selon Michel Denis, Directeur de Recherche au CNRS, il existerait trois modalités de représentations cognitives : les images, les concepts et les représentations liées à l’action. « Les images mentales rendent compte des éléments caractéristiques de la perception visuelle : la forme, la couleur et la taille des objets, ainsi que leur orientation dans l’espace ;

Les représentations conceptuelles sont très liées au langage. Des termes aussi divers que politique, communication, Dieu, tristesse[23] relèvent de cette approche, même s’il est également possible de se faire une représentation imagée de ces mots. Les représentations liées à l’action concernent le savoir que nous avons au sujet de la manière de mener une activité. Cela s’applique à des données aussi diverses qu’une recette de cuisine, les règles de la belote, ou encore de la manière de construire une expérimentation scientifique. Ce savoir se rapporte à des actions que nous sommes amenées à réaliser ou non »[24]. Les représentations liées à l’action, intègrent bien sûr des images mentales, des représentations conceptuelles, mais elles comportent aussi des savoirs intégrés dans les gestes, les mouvements et dans nos cinq sens : l’audition, le toucher, la vue, le goût, l’odorat.

 

Les représentations sociales

 

« Il faut se souvenir que lorsqu’on parle de représentation, il s’agit toujours de la représentation de quelque chose mais aussi pour quelqu’un qui en est le véhicule. Les représentations n’existent pas en dehors des systèmes cognitifs qui les portent. De plus lorsqu’on parle de représentations cognitives humaines, il faut faire la part de l’individuel et du collectif. Ces représentations comportent une spécificité individuelle, mais également un noyau commun partagé par la plupart des esprits participant à la même culture »[25].

 

Dans son chapitre Les représentations sociales : la société dans la tête, Jean-François Dortier[26], précise qu’une représentation sociale est un ensemble d’idées qu’un groupe véhicule à propos d’un phénomène donné ; par exemple : « le capitalisme est la cause de la misère », « les infirmières sont dévouées ». De telles représentations, il y en a partout et à propos de tout. Chacun les mobilise pour interpréter le monde qui l’entoure.

 

Pour penser la société, les hommes forgent donc des représentations. Ces représentations sociales sont généralement stables dans le temps. La stabilité de nos représentations mentales sont le résultat d’un triple ancrage (pyschologique, social et institutionnel, qui a été repéré par plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales .

 

Tout en étant stables, les représentations sont soumises à des processus de changement, de transformation. Elles peuvent subir des mutations, comparables aux mutations génétiques lorsqu’elles passent d’un individu à un autre, ou d’un groupe social à un autre. Elles peuvent subir des transformations par influence d’autres représentations. Dans son ouvrage, La contagion des idées (Odile Jacob, 1996), Dan Sperber essaie de rendre compte de la mutation des représentations en termes d’«épidémiologie des représentations ». On peut citer, par exemple, les concepts de croissance et de développement en sciences économique qui ont été fortement influencés par les représentations des processus de développement des plantes en biologie.

 

Les représentations répondent à des lois d’organisation et à des fonctions précises. Elles s’organisent autour d’un noyau central qui lui donne sa signification et sa cohérence. Dortier donne comme exemple, la guerre de 1914 qui est un « vaste carnage », une « boucherie ». Pour faire le lien avec les représentations mentales, on peut avancer l’hypothèse que, dans la plupart des cas, le noyau organisateur d’une représentation sociale fait souvent appel à une image mentale ou à une « forme mentale ». Autour de ce noyau d’organisateur, il existe des éléments périphériques ; ils sont moins rigides que le noyau, et une de leurs fonctions est de protéger le noyau contre les critiques. Par exemple, « je n’aime pas ce groupe social, mais il y a bien sûr des bons comme partout ».

 

Les représentations sociales sont des phénomènes de groupe, elles sont rarement un phénomène individuel. « La façon dont naissent et se forgent les représentations sociales  a été encore peu étudiée. Un constat d’ensemble peut cependant être tiré. Ce sont souvent des facteurs externes qui conduisent aux modifications des représentations. (…) Le processus de confrontation pratique est déterminant dans le changement de la représentation »[27]. On se tromperait donc lorsqu’on prétend vouloir changer les mentalités par l’éducation, l’explication, la pédagogie.

 

Les représentations sociales assument différentes fonctions et rôles à la fois pour  les individus et les groupes : comprendre la réalité sociale, orienter l’action, définir une identité, réguler les relations entre groupes. La première fonction, comprendre la réalité sociale est sans doute la plus importante. Il faut savoir que l’étude des représentations sociales, qui touche à d’autres thèmes voisins explorés par différentes disciplines constitue « un immense champ d’étude encore en friche ». Une des fonctions importantes des représentations est de permettre la domestication de l’étrange. «Les représentations jouent une rôle actif dans l’histoire et la société. Préparant et orientant l’action, elles sont un produit de l’histoire mais elles participent aussi à cette histoire »[28].

 

Dans son travail sur les représentations sociales, Dortier cite l’étude sur l’image de la psychanalyse réalisée en 1961 par le psychosociologue Serge Miscovici et qui est considérée comme fondatrice de tout un courant de recherche sur les représentations sociales. Dans cette étude, qui portait sur la diffusion de la psychanalyse auprès du public, l’auteur met à jour deux phénomènes majeurs liés à la transformation d’une théorie, la psychanalyse, en représentation commune : l’objectivation et l’ancrage. « L’objectivation consiste à transformer une notion abstraite et complexe en une réalité simple, concrète et perceptible sous une forme imagée (…). C’est le cas de la notion d’inconscient. Alors que Freud a décidé d’abandonner la notion d’inconscient qu’il juge ambiguë, au profit d’un modèle de la personnalité en trois instances (le ça, le moi, le surmoi), le discours commun ne retient qu’une vision simple et concrète de l’inconscient. Il devient une réalité clairement établie ». La notion d’ancrage permet de rendre compte du fait qu’une représentation pour s’incorporer dans un réseau de représentations existantes, doit y trouver une place et une fonction. « Elle permet de donner du sens à des phénomènes nouveaux. Ainsi, certains conçoivent la psychanalyse comme une technique de confession, ou simplement un luxe d’auto-analyse propre à certains milieux sociaux. Vue sous cet angle, elle peut prendre place dans un système plus global d’interprétation de la réalité »[29].

 

 

Les effets structurants des images et des « formes » mentales

 

Pour Michel Denis on ne doit pas se demander si une représentation mentale est vraie ou fausse puisqu’il s’agit précisément d’une représentation. « Ce qui est important, c’est sa fonctionnalité, le fait qu’elle a des propriétés qui la rendent utile ou exploitable. On peut donc se demander s’il y a des représentations meilleures, c'est-à-dire plus fonctionnelles que d’autres »[30].

 

Si on admet que nous pensons à la fois à partir d’images ou de « formes mentales » et de mots, on doit aussi reconnaître que les assemblages, les computations de concepts que nous faisons pour construire des discours et raisonnements dits rationnels, s’appuient sur ou s’inscrivent dans des images, des « formes mentales » qui sont engrangées dans notre mémoire et qui sont le résultat de notre histoire individuelle et collective. Il nous faut savoir que pour résoudre certaines questions qui semblent irrésolubles, pour éclairer des énigmes, pour dépasser des obstacles récurrents, il est nécessaire de prendre conscience des images et formes mentales qui sont à la base de nos raisonnements et qui les structurent, et pour nous permettre de développer de nouveaux raisonnements, de nouveaux discours, de répondre à de nouvelles questions, il est indispensable de trouver de nouvelles images et formes mentales.  Les philosophes des sciences qui ont essayé de rendre compte de la démarche scientifique, ont appelé ces « formes mentales » des paradigmes (Thomas Khun 1922-1996) ou des « programmes de recherche scientifique » (Imre Lakatos 1922-1974). Rappelons que pour ce dernier, un PRS (un programme de recherche scientifique) est formé d’un noyau dur (ensemble d’hypothèse qui forme le cœur de la théorie) et d’hypothèses auxiliaires qui forment une sorte de « ceinture protectrice ». Le programme de recherche fixe une heuristique positive, c'est-à-dire qui désigne des orientations de recherche[31]. Khun définit un paradigme comme un corps de pensée et d’interprétation qui a le pouvoir d’orienter le travail de conceptualisation et d’expérimentation. Dans La structure des révolutions scientifiques, il fait le constat que toute théorie scientifique contient un cœur qu’il est impossibles de remettre en cause sans renoncer à la théorie elle-même, et c’est ce cœur qu’il qualifie de paradigme.

 

 

4 Que percevons-nous par les représentations mentales ?

 

Si on accepte de reconnaître que nous accédons à la connaissance du monde dans lequel nous vivons, par des représentations mentales, il est maintenant nécessaire de préciser les relations entre ces représentations et le monde « réel ». Après avoir abordé la question : « comment connaissons-nous» ; on retrouve ici une autre question philosophique importante : « que pouvons-nous connaître ? ».

 

Les réalistes et les constructivistes

Pendant longtemps, les théories de la connaissance se sont partagées en deux courants : «les réalistes », pour qui la connaissance se forme directement au contact du monde extérieur, et les « subjectivistes », pour qui la connaissance suppose un re-création du monde environnant. Pour l’approche réaliste ou empiriste, percevoir c’est capter des informations du monde tel qu’il est en réalité. Dans cette manière de percevoir qui était celle de Descartes, qui est encore aujourd’hui la plus répandue, nos sens sont considérés comme un réceptacle pour les informations venues du monde extérieur.

Pour l’approche subjectivisme ou constructivisme, le monde est tel qu’on le reconstruit. Cette manière de percevoir le réel, s’appuie notamment sur le constat que nos sens sont limités et qu’ils nous donnent accès qu’à une partie du réel. Notre perception visuelle, par exemple ne nous transmet qu’une partie du spectre lumineux, il en est de même de notre perception auditive. Par son ouvrage Critique de la raison pure (1781), Emmanuel Kant fut précurseur de cette approche. Ce que nous croyons être des propriétés de la nature, comme l’espace à trois dimensions, le temps linéaire, sont en fait des « formes » ou des « catégories » de notre pensée. Pour Emmanuel Kant, la notion d’espace n’appartient pas à l’univers mais à la structure de notre esprit. « L’espace n’est pas quelque chose d’objectif ni de réel, (…) mais quelque chose de subjectif et d’idéal, issu, selon une loi fixe, de la nature de l’esprit, à la manière d’un schéma destiné à coordonner l’ensemble de tout ce qui vient de l’extérieur par les sens »[32].

 

L’approche phénoménologique

 

Pour Jean-François Dortier, il existerait une troisième approche de la connaissance, qui tente de dépasser le dilemme réalisme/subjectivisme, c’est celle de la phénoménologie, théorie qui a été initiée par le philosophe allemand Edmund Husserl (1859-1938). A partir d’une réflexion sur les nombres, « Husserl va construire une interprétation de la connaissance qui se démarque à la fois d’un réalisme centré sur la réalité du monde extérieur et d’un psychologisme centré sur les seules données du monde intérieur. L’approche phénoménologique écarte ces deux perspectives et prend comme point de départ la relation qui s’établit entre moi et le monde. (…) C’est par notre corps, nous dit Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), l’auteur de la Phénoménologie de la perception, que nous percevons le monde. Ce corps vit, agit, ressent, voit. Il est en relation avec le monde. Il n’est pas un observateur objectif, il n’est pas non plus une intériorité absolue. Cette pomme, placée devant moi, possède une signification par la relation que je noue avec elle : elle devient un fruit comestible, un objet que je peux admirer ou peindre, un produit de consommation, le symbole du péché originel. Ces propriétés ne sont pas des attributs internes de la chose même, ni une seule donnée de la conscience : c’est un rapport qui unit l’homme au monde »[33].

Et J-f Dortier de préciser que dans cette approche, « percevoir, c’est donc attribuer une signification aux objets, leur donner un sens, leur assigner une forme particulière ». Husserl fait remarquer que la catégorie de cercle n’est pas un existant dans la réalité (il n’existe pas dans la nature de cercle parfait, mais des objets plus ou moins ronds), mais ce n’est pas non plus un produit de notre esprit. C’est par la perception de différentes formes rondes et par la capacité à y trouver une unité qu’on construit la notion de cercle, qu’on donne cette forme à tel ou tel objet à l’apparence ronde[34]. « Il en est ainsi de toutes les notions que j’emploie pour décrire la réalité perçue : arbre, maison, table, .. Ces significations s’établissent dans un rapport au monde ; elles ne sont ni dans l’objet, ni dans ma seule conscience. Sans « cette mise en forme », le monde n’aurait pas sens. C’est la rencontre entre la pensée et le monde qui donne sens aux choses. L’homme est ouvert au monde et c’est dans cette relation que le sens se constitue »[35].

 

 

Pas de représentations mentales sans intentionnalité ou projet

 

Les représentations mentales ne sont pas que des images de la réalité. Elles véhiculent aussi de véritables petits modes d’emploi du monde ; elles sont des guides pour l’action ; elles construisent nos goûts et nos dégoûts à l’égard de notre environnement. Nos représentations se construisent dans l’agir, dans l’action. Et en conséquence de cela, nos représentations qui nous servent à penser le monde sont orientées par nos intentionnalités[36], nos désirs, nos projets. « Notre vision de la grenouille, par exemple est reliée d’une façon singulière à notre statut d’être humain. Pour un enfant, la grenouille sera un objet de curiosité, pour un savant, un objet d’étude,  pour un gourmet un objet de délices … Bref il n’existe pas de représentations des choses sans intention, sans projet. Il en va ainsi de la plupart des représentations».[37]

 

Perception et action , l’«énaction »

 

On doit à Francisco Varela, biologiste et chercheur en sciences cognitives, d’avoir souligné que la perception et l’action, c'est-à-dire que les processus sensoriels qui nous permettent de percevoir d’une part et les processus moteurs de notre corps d’autre part, sont fondamentalement inséparables dans tout acte de connaître. Varela a proposé « le terme d’action incarnée ou énaction afin de mettre en relief deux points : tout d’abord, la cognition dépend des types d’expérience qui découlent du fait d’avoir un corps doté de diverses capacités sensori-motrices ; en second lieu, ces capacités sensori-motrices individuelles s’inscrivent elles-mêmes dans un contexte biologique, psychologique et culturel plus large »[38].

 

Pour illustrer cette relation entre perception et action Varela donne notamment l’exemple de chercheurs qui ont élevé ensemble deux groupes de chatons. Dès leur naissance, les chats sont placés dans l’obscurité. Ils ne sont soumis à la lumière que dans les conditions d’expérience suivantes : un groupe est attelé à un chariot contenant les autres chatons. Les deux groupes partagent donc la même expérience visuelle, mais le second groupe (celui installé dans le chariot) est entièrement passif. Les animaux ont été relâchés après quelques semaines. Les chatons du premier groupe se sont comportés normalement tandis que les autres se sont comportés comme s’ils étaient aveugles : ils se cognaient sur les objets qu’ils rencontraient.

 

Pour Varela, « cette expérience montre bien que la vision ne consiste pas à reconnaître une réalité extérieure, à en extraire des propriétés indépendantes de nous. Voir, c’est d’abord guider visuellement notre action. Il n’y a pas de perception sans action sur le réel. Voilà ce que j’entends en disant que la cognition est une action incarnée ». Varela donne un autre exemple significatif, celui de la vision des couleurs. Selon une vision « objectiviste » courante en neurobiologie, la perception des couleurs ne serait que le reflet dans le cerveau des couleurs de la nature. A chaque couleur correspond en effet une longueur d’onde spécifique, qui va de l’infrarouge à l’ultraviolet. Cette explication partiellement valide bute cependant sur un obstacle : de nombreuses expériences montrent qu’une même longueur d’onde, celle du vert, par exemple, est interprétée différemment selon le contexte visuel, les couleurs et les sons qui lui sont associés, le forme de l’objet, etc.. Il y a donc une réinterprétation globale de l’information selon le contexte. De nombreux travaux comparatifs en anthropologie, psychologie et linguistique montrent que la reconnaissance des couleurs s’opère selon un découpage perceptif subjectif.(….). L’exemple de la couleur montre, me semble-t-il, que la connaissance n’est pas le reflet d’un monde pré-donné, indépendant de nos capacités perceptives, ni un simple produit de nos représentations. La couleur est liée à l’expérience, à l’action, à la biologie de l’espèce comme à notre expérience de l’environnement »[39].

 

 

Conclusion : ébauche d’une méthodologie pour comprendre comment est pensée la technologie

 

A partir des réflexions précédentes sur les représentations on peut proposer une ébauche d’une méthodologie pour mieux comprendre comment fonctionnent les diverses manières de penser ou de se représenter la technologie qui sont mobilisées par différents groupes sociaux ou groupes professionnels :

  • Recenser les différentes manières de penser la technologie par leur noyau central . Par exemples : la technologie comme science appliquée, la technologie : une science des techniques, la technologie : une technique devenue scientifique,  la technologie forme système ( B. Gille, Ellul), la technologie, comme méga-machine socio-politiques (Mumford), la technique comme réseau (B. Latour), etc.
  • Expliciter les images ou les « formes mentales » qui sont sous-jacents à ces noyaux et qui vont orienter les idées forces, et qui vont structurer le discours « rationnel », de chacune des manières de penser  la technologie
  • Repérer les éléments périphériques  de chacun de ces noyaux centraux ; ces éléments périphériques sont moins rigides que le noyau, et leur fonction est  de protéger le noyau contre les critiques.
  • Repérer les phénomènes d’objectivation qui consistent à transformer une notion abstraite et complexe en une réalité simple, concrète et perceptible sous une forme imagée.
  • Expliciter les intentionnalités, les projets qui soutiennent les différentes représentations de la technologie, et qui permettent de construire du sens. Repérer notamment les phénomènes d’ancrage qui permet à une représentation de s’incorporer dans un réseau de représentations existantes, d’y trouver une place et une fonction.

 

Cette méthodologie pour comprendre comment fonctionnent les différentes représentations sociales de la technologie, peut être également mobilisée par des chercheurs et des groupes sociaux pour concevoir de nouvelles manières de penser la technologie en fonction d’intentionnalités, de projets, d’enjeux spécifiques.

 

 

 

 

[1] Jean-Michel Besnier , Les théories de la connaissance, Flammarion 1996 p15

[2] Achille Weinberg, Pense-t-on en mot ou en image ? Les Grands dossiers des Sciences Humaines, n°10, mars, avril, mai 2008, p.28-30

[3] Jean-Pierre Dupuy, Aux origines des sciences cognitives, La Découverte, poche, Paris, 1994, p.12

[4] cité par Lynn Segal, Le rêve de la réalité, Heinz von Foerster et le constructivisme, Seuil, Paris 1990, p53

[5] Jean-Michel Besnier , Les théories de la connaissance, Flammarion 1996, p17

[6] Jean-François Dortier, Les représentations mentales, Sciences Humaines, n°128, juin 2002 , p.26

[7] Jean-François Dortier, op.cit, p.6

[8] Achille Weinberg, Pense-t-on en mot ou en image ? Les Grands dossiers des Sciences Humaines, n°10, mars, avril, mai 2008, p.28-30

[9] cité par A. Weinberg, op. cit. p. 31

[10] Jacques Hademard, Essai sur la psychologie de l’invention en mathématiques, Editions Jacques Gabay, 1993.

[11] A. Weinberg, op. cit. p. 31

[12] Laurent Mucchielli, La Gestalt, l’apport de la psychologie de la forme, in Jean-François Dortier, Le cerveau et la pensée, Editions Sciences Humaines, Paris1999, p ;188

[13] Ceci est très proche de l’image sonore de Antonio Damasio L’erreur de Descartes, Odile Jacob, Paris, 1195

[14] Jean-François Dortier, L’univers des représentations ou l’imaginaire de la grenouille, Dossier les représentations mentales, Sciences Humaines, n° 128, juin 2002, P.26

[15] Michel Denis, Images mentales et pensée in Jean François Dortier, Le cerveau et la pensée, la révolution des sciences cognitives, Editions Sciences Humaines, Paris 1999, p.192

[16] A. Jacob (dir.) Encyclopédie Philosophique Universelle, Les notions philosophiques, vol 2, PUF, Paris 1990

[17] P. Engel La psychologie cognitive peut-elle se réclamer de la psychologie ordinaire, Hermés, n°3, CNRS, 1988, pp. 10-22.

[18] J-F Dortier, op cit, p 26

[19] F. Varela , Le cercle créatif, in P. Watzlawick, L’invention de la réalité, Seuil, Paris, 1988

[20] activité du système nerveux au stade embryonnaire

[21] J-F Dortier, op cit, p 26

[22] Michel Denis, Images mentales et pensée in Jean François Dortier, Le cerveau et la pensée, la révolution des sciences cognitives, Editions Sciences Humaines, Paris 1999, p.191

[23] mais aussi celle de croissance, développement

[24] Michel Denis, Images et cognition, Puf, Paris, 1989

[25] Michel Denis, Images mentales et pensée in Jean François Dortier, Le cerveau et la pensée, la révolution des sciences cognitives, Editions Sciences Humaines, Paris 1999, p.192

[26] Jean François Dortier, Le cerveau et la pensée, la révolution des sciences cognitives, Editions Sciences Humaines, Paris 1999, p.353

[27] Jean François Dortier, op.cit. p.354

[28] Jean François Dortier, op cit p.355

[29] Jean François Dortier, op.cit. p.352

[30] Michel Denis, Images mentales et pensée in Jean François Dortier, Le cerveau et la pensée, la révolution des sciences cognitives, Editions Sciences Humaines, Paris 1999, p.191

[31] Jean-François Dortier, Les Sciences Humaines, panorama des connaissances ; Editions des Sciences Humaines, Paris, 1998, p.443

[32] Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, cité par Jean-François Dortier, Les Sciences Humaines, panorama des connaissances ; Editions des Sciences Humaines, Paris, 1998, p.439

[33] Jean-François Dortier, Les Sciences Humaines, panorama des connaissances ; Editions des Sciences Humaines, Paris, 1998, p.440

[34] on peut noter ici une influence de la psychologie de la forme ou Gestalttheorie

[35] Jean-François Dortier, op. cit ; p. 441

[36] La notion d’intentionnalité est issue de la phénoménologie (Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty) signifie que les idées et les représentations qui nous servent à penser le monde sont orientées par nos désirs et nos projets

[37] Jean-François Dortier, Les représentations mentales, Sciences Humaines, n°128, juin 2002 , p.29

[38] Francisco Varela, Comment articuler la pensée avec l’action,  in Jean François Dortier, Le cerveau et la pensée, la révolution des sciences cognitives, Editions Sciences Humaines, Paris 1999, p.328

[39] Francisco Varela, op. cit, p.330