L’erreur de Descartes, la raison des émotions

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Auteur(s) de l'ouvrage: 
Antonio R. Damasio
Maison d'édition: 
Editions Odile Jacob
Date de parution de l'ouvrage: 
Janvier 1995
Date de rédaction: 
Juin 2005

Antonio Damasio, professeur de psychologie, de neuroscience et de neurologie à l’Université de Californie du Nord, et auteur de l’ouvrage L’erreur de Descartes, la raison des émotions, a centré ses travaux de recherche sur des patients atteints de lésions cérébrales spécifiques suite à des accidents et présentant des déficits dans le raisonnement et la prise de décision.
Les lésions concernées sont les régions du cortex préfrontal et un ensemble d’aires corticales somato-sensorielles situées dans l’hémisphère droit cerveau. Damasio a observé que ces lésions perturbent, de façon constante et très claire, les processus de raisonnement et de prise de décision, mais aussi les processus d’expression et de perception des émotions. De ces observations, il en conclut qu’ « il semble bien y avoir dans le cerveau humain une série de système neuraux impliqués de façon étroite dans les processus de pensée orientés vers un but, que nous appelons raisonnement, ainsi que dans l’organisation des réponses que nous appelons prise de décision ». Il souligne que « cette même série de systèmes neuraux est aussi impliquée dans les processus présidant à l’expression et à la perception des émotions, et se rapporte en partie au traitement des messages provenant du corps » . De plus, Damasio a noté que « ces mêmes systèmes neuraux sont nécessaires pour pouvoir maintenir présente à l’esprit, pendant une période de temps prolongée, l’image d’un objet pertinent, lorsque ce dernier se soustrait à la vue directe » . Dans son ouvrage, il tente de comprendre pourquoi des fonctions mentales aussi disparates sont rassemblées dans une région bien circonscrite du cerveau.

Résumé/synthèse

Pour Damasio, le corps et le cerveau forment « une unité organique indissociable », car « le cerveau reçoit des messages non seulement de tout le corps, mais aussi à certains niveaux des quelques unes de ses propres régions, lesquelles reçoivent des messages du corps ». C’est l’ensemble de notre organisme « unité organique corps-cerveau » qui interagit en tant que tout avec l’environnement, l’interaction n’étant le fait ni du corps seul, ni du cerveau seul. « Mais des organismes complexes tels que les nôtres ne se bornent pas à simplement réagir, à simplement exprimer ces réponses spontanées ou réflexes, que l’on appelle du nom générique de « comportements ». Ils donnent également lieu à des réponses internes, dont certaines constituent des images (visuelles, auditives, somatosensorielles, etc.) que je postule être à la base du fonctionnement mental » . Il précise que nous raisonnons à partir d’images – qui sont « des images d’objets spécifiques, schémas d’actions et diagrammes de relations, ainsi que leur traduction sous forme de mots » - et ces images « doivent non seulement occuper le centre du champ mental, ce qui est obtenu grâce aux mécanismes neuraux de l’attention, mais doivent y être maintenus plus ou moins longtemps, ce qui est obtenu grâce aux mécanismes d’une mémoire de travail perfectionnée » .

Comportements et fonctionnement mental
Damasio différencie nettement les comportements et le fonctionnement mental. « De nombreux organismes simples, et même ceux formés d’une seule cellule et ne possédant pas de système nerveux, manifestent des activités spontanées, ou bien des activités répondant à des stimuli de l’environnement ; autrement dit ces organisme réalisent des comportements » .
Dans les organismes qui sont dotés d’un système nerveux central, la plupart des actions ne sont pas volontaires ; ce sont simplement des réponses à l’exemple des actions réflexes, un stimulus est acheminé par un neurone vers un autre neurone, lequel déclenche une action. « A mesure que les organismes ont acquis une plus grande complexité, les actions déclenchées par le système nerveux central ont nécessité davantage d’étapes de traitement intermédiaires. Des neurones supplémentaires ont été interposés entre le neurone recevant le stimulus et le neurone délivrant la réponse, et divers circuits parallèles ont été ainsi mis en place. (..) Un système nerveux central peut posséder de nombreuses étapes intermédiaires au sein des circuits menant du stimulus à la réponse, et néanmoins ne pas présenter un fonctionnement mental, s’il ne remplit pas une condition essentielle : l’aptitude à former des images internes, et à organiser celles-ci en processus que nous appelons « pensée », (il ne s’agit pas seulement d’images visuelles, ce sont également des « images » auditives, olfactives, etc.) » .
Et Damasio de préciser : « Je considère qu’un organisme possède un fonctionnement mental à partir du moment où il élabore des représentations neurales qui peuvent devenir des images, lesquelles peuvent subir un traitement dans le cadre d’un processus appelée pensée, et finalement influencer le comportement, dans le mesure où elles peuvent permettre de faire des prédictions sur l’avenir, de former des plans en fonction de ces dernières et choisie la prochaine des actions » . Pour Damasio, ce sont des changements microscopiques dans les circuits neuroniques (affectant le corps cellulaires, les dendrites, les axones et les synapses des neurones) qui déterminent des représentations neurales, lesquelles déterminent à leur tour des images que nous ressentons comme appartenant à notre moi et ceci constitue le phénomène central de la neurobiologie.
Nous partageons avec les autres hommes et même avec quelques animaux, le fait que notre vision du monde repose sur des images. Et s’il existe une remarquable constance dans les images que peuvent élaborer différents individus à partir des données fondamentales de l’environnement (textures, sons, formes, couleurs, espace), c’est parce que nos organismes sont agencés de façon identique. « Si nos organismes étaient agencés de façon différente, d’un individu à l’autre, les images du monde que chacun d’entre nous ferait, seraient également différentes » . Et Damasio de souligner « nous ne savons pas, et il est probable que nous ne saurons jamais, à quoi ressemble la réalité absolue » .

Représentations perceptives et représentations potentielles
Les images mentales sont donc le produit de l’activité neurale qui prend place dans les cortex sensoriels fondamentaux. Elles sont élaborées soit sous l’égide des récepteurs sensoriels tournés vers l’extérieur (comme par exemple la rétine), soit sous l’égide de représentations potentielles stockées dans le cerveau, au sein de certaines régions corticales et de certains noyaux subcorticaux. « Les représentations potentielles sont des formes particulières d’activités neuronales, existant à l’état latent au sein de petits ensembles de neurones que j’appelle « zone de convergence », autrement dit, elles sont déterminées par l’activité particulière de certain ensemble de neurones. Les représentations potentielles relatives aux images rappelables ont été acquises par apprentissage, et on peut donc dire qu’elles constituent des souvenirs. (..) Les représentations potentielles conservent dans le réseau de leurs connexions synaptiques non pas des images proprement dites, mais les moyens de reconstituer des images ; elles sont localisées dans plusieurs cortex d’association visuels et elles ne sont pas topographiquement organisés à la différence des images rappelables qui se forment dans les cortex visuels fondamentaux par exemple » . Les informations que nous acquérons sont incorporées dans des représentations potentielles.
Il nous faut savoir que les images que nous reconstituons lors d’un rappel provoqué par un événement, une situation, un mot, sont élaborées à partir de représentations potentielles, et elles se présentent parallèlement à celles qui se forment en conséquence de stimulations externes.

La pensée repose surtout sur des images
Il est généralement admis que la pensée repose sur des mots, des symboles abstraits ne se présentant pas sous forme d’images. Bien sûr, personne ne peut nier que la pensée fait appel à des mots et des symboles arbitraires, mais il nous faut rappeler que « la plupart des mots que nous utilisons dans notre for intérieur, avant de parler ou d’écrire une phrase, revêtent la forme d’images visuelles ou auditives dans notre conscience. S’ils ne prenaient pas cette forme d’images, même transitoirement, nous ne pourrions savoir ce qu’ils représentent » . Cela est vrai même de ces représentations topographiquement organisées dans les systèmes neuronaux de notre cerveau auxquelles nous ne prêtons pas clairement attention. Ces représentations élaborées d’une manière inconsciente, peuvent influencer le cours ultérieur de notre pensée.
Pour Damasio « on peut dire que les images sont probablement les matériaux principaux à l’origine des processus de pensée, quelle que soit la modalité sensorielle au sein de laquelle elles sont engendrées, et qu’elles concernent des choses ou des processus impliquant des choses ; ou bien qu’elles concernent des mots ou d’autres symboles d’un langage donné, se rapportant à des choses ou des processus. Derrière ces images, pratiquement toujours à notre insu, il existe de nombreux mécanismes qui guident leur genèse et leur déploiement dans l’espace et le temps. Les mécanismes en question mettent en œuvre des règles et des stratégies stockées dans des représentations potentielles. Ils sont essentiels à nos processus de pensée, mais ne sont pas le contenu de nos pensées » .

Pas de corps pas de représentation mentale
L’idée que les phénomènes mentaux émanent de la totalité de notre organisme, c'est-à-dire de l’unité cerveau-corps va à l’encontre de l’intuition et de ce qui est généralement admis. Lorsque nous voyons, nous entendons, nous touchons, nous goûtons, nous sentons, le corps proprement dit et le cerveau participent tous deux à l’interaction avec l’environnement.
Par exemple lorsque nous regardons un paysage, un ensemble de réglages se mettent en place au niveau du cristallin, de l’iris, des muscles des globes oculaires. Parallèlement les messages relatifs au paysage sont traités à l’intérieur du cerveau, et notamment toutes sortes de connaissances se rapportant au paysage sont appelées sur la scène mentale par le truchement des représentations potentielles localisées dans diverses aires cérébrales. Nos viscères vont réagir aux images que nous regardons et aux images que notre mémoire est en train d’engendrer, en rapport avec ce que nous voyons. Au bout du compte, nous constituons un souvenir du paysage que nous regardons ; ce souvenir consistera en la trace neurale d’un certain nombre de changements, certains ayant pris place dans le cerveau, d’autres ayant pris place dans le corps proprement dit » .

Plus généralement, percevoir l’environnement ne se résume pas à ce que le cerveau reçoive directement des signaux d’un stimulus donné. C’est l’ensemble de l’organisme (cerveau et corps) qui se modifie pour que l’interaction avec l’environnement puisse prendre place dans les meilleures conditions possibles. L’organisme agit continuellement sur son environnement pour que soit assurée sa survie et que soit maintenu son équilibre fonctionnel. Il doit nécessairement percevoir l’environnement (par l’odorat, le goût, le toucher, l’audition, la vue) de façon à que des actions appropriées puissent être réalisées en réponse à ce qui est perçu. « Percevoir est tout autant une question d’action sur l’environnement que de réception de signaux en provenance de dernier » .

L’unité corps-cerveau comme produit de l’évolution
Les processus mentaux résultent de l’activité de circuits neuraux, bien sur, mais pour Damasio « nombre de ces derniers ont été façonnés, au cours de l’évolution, par les nécessités fonctionnelles de l’organisme ». Ceci revient à dire « que le fonctionnement mental normal demande que les circuits neuraux sus-nommés contiennent des représentations fondamentales de l’organisme, et qu’ils ne cessent de prendre en compte les états successifs du corps ».
« Ma suggestion ne revient pas à dire que l’esprit est situé dans le corps. J’affirme simplement que le corps fournit au cerveau davantage que ses moyens d’existence et que la modulation de ses activités. Il fournit un contenu faisant intégralement partie du fonctionnement du mental normal. » .

Considérer que les processus mentaux émanent de l’organisme entier, et non pas seulement du cerveau séparé du corps, donne un nouvel éclairage sur la place de l’homme dans l’évolution des espèces :
- L’apparition des processus mentaux dans l’évolution, autrement dit l’apparition de représentations pouvant être rendues conscientes en tant qu’images, a donné aux organismes une nouvelle façon de s’adapter aux circonstances rencontrées dans l’environnement.
- « Pour assurer la survie du corps du mieux possible, je suggère que la nature à trouvé par hasard une solution extrêmement efficace : représenter le monde extérieur par le biais des modifications que celui-ci provoque dans le corps proprement dit, c’est à dire représenter l’environnement en modifiant les représentations fondamentales du corps chaque fois que prend place une interaction entre l’organisme et l’environnement ».

Si cette hypothèse est correcte, les conséquences sont que les signaux provenant de l’extérieur sont doubles (celui de l’organe et celui du lieu de l’organe) lorsque vous voyez, vous ne faites pas que voir, vous ressentez que vous êtes en train de voir quelque chose avec vos yeux.

Le corps comme référence
Les représentations fondamentales du corps en train d’agir constitueraient un cadre spatial et temporel, sur lequel les autres représentations pourraient s’appuyer. Ainsi la représentation que nous nous formons, à l’instant présent, d’un espace à trois dimensions serait élaborée dans le cerveau sur la base de l’anatomie du corps et des types de mouvement que nous pouvons effectuer dans l’environnement.
Bien que la réalité externe existe, ce que nous en connaissons nous parviendrait par le biais de la représentation des perturbations qu’elle subit lorsque le corps agit. Peut être ne saurons-nous jamais dans quelle mesure les connaissances que nous acquérons ainsi reflètent fidèlement la réalité absolue