Tout peut changer, Capitalisme et changement climatique

Classée dans la catégorie: 
Auteur(s) de l'ouvrage: 
Naomi Klein
Maison d'édition: 
Actes Sud
Date de parution de l'ouvrage: 
Janvier 2015
Date de rédaction: 
Juillet 2015

 

Un livre sur le changement climatique, « le défi le plus important auquel doit faire face aujourd’hui l’humanité » ; L’auteur Naomi Klein journaliste canadienne est bien connue notamment par ses ouvrages No Logo, La Tyrannie des marques (2001) et La Stratégie du Choc. La montée du capitalisme du désastre (2008).

 

L’objectif de ce livre est de montrer que pour faire face au défi du changement climatique dû aux GES (Gaz à Effet de Serre) et donc à l’exploitation des énergies fossiles, il ne suffit pas d’investir des sommes importantes ou à revoir quantité de politiques. Il nous faut surtout apprendre à penser de façon radicalement différente, il nous faut adopter « une nouvelle vision du monde » en vertu de laquelle, « la nature et les autres peuples ne seront ne plus considérés comme des adversaires, mais comme les partenaires d’un grand projet de réinvention collective ».

Noami Klein croit au « pouvoir révolutionnaire du changement climatique ». Elle voit des signes avant-coureurs dans les mobilisations radicales contre l’extractivisme et les grands projets d’infrastructure, qui se multiplient aux quatre coins du globe. Le fait que les peuples indigènes jouent souvent un rôle clé dans ces mobilisations est pour Klein une source d’espoir, car ces communautés ont de leur rapport à la nature une vision autre que celle de la domination et du contrôle absolu, typiques, selon elle, de la culture occidentale depuis les Lumières.

 

Ce livre de plus de 500 pages avec quelques longueurs et s’appuie sur de nombreux exemples d’entreprises, d’actions, d’événements notamment aux Etats-Unis et au Canada.

 

 

  1. Un constat

Les émissions de GES (Gaz à Effet de Serre) augmentent si rapidement que, à moins d’un changement radical de la structure même de notre économie, l’objectif de limiter cette augmentation de 2°C  (par rapport au niveau d’avant l’ère industrielle,) fait déjà figure de rêve utopique. A ce jour la température moyenne a augmenté de 0,8 °C. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la planète s’apprêterait à connaitre un réchauffement de l’ordre de 6°C (p. 26).

(Constat remis en cause par Guy, voir sa note de lecture)

 

 

  1. Les hypothèsess

 

Le livre est construit à partir de quatre hypothèses principales.

 

2.1. Pourquoi on ne change pas ? : 

« Si le nécessaire n’a pas été fait pour réduire les émissions de GES c’est parce que les politiques à mettre en œuvre sont fondamentalement incompatibles avec le capitalisme déréglementé (..) parce que les mesures à prendre représentent une grave menace pour la minorité qui a la haute main sur l’économie, la sphère politique et la majorité des médias » (p.30). Le marché ne peut pas régler la crise du climat. Le dilemme : « soit on laisse le bouleversement du climat transformer radicalement le monde, soit on transforme radicalement l’économie pour éviter le bouleversement du climat » (p 34).

Le changement à réaliser nécessite « des solutions radicales, sur le plans social comme sur les plans politique, économique et culturel », il « met en cause non seulement le capitalisme mais aussi ses assises matérialistes, que certains qualifient d’extractivisme »(p 37). Nous avons  à adopter une nouvelle vision du monde.

 

«  La véritable cause de l’inertie actuelle face au changement climatique tient au fait que les mesures nécessaires menacent directement

  • le paradigme économique dominant (qui combine capitalisme déréglementé et austérité)
  • le mythe fondateur de la culture occidentale (selon lequel l’être humain ne fait pas partie de la nature et peut se jouer de ses limites) ,
  • bon nombre des activités qui forgent nos identités et  définissent la vie collective (la consommation, le virtuel, )

 

Pour résumé : «  si nous n’avons pas relevé ce défi, c’est parce que nous sommes emprisonnés – politiquement, physiquement, culturellement. Et c’est seulement quand nous connaîtrons nos chaines que nous aurons une chance de nous en libérer » (p 84)

 

  1. Changement climatique et processus de cognition

Selon le Cultural Cognition Project de l’université de Yale, la vision culturelle du monde propre à un individu donné permet d’expliquer ses croyances quant aux changements climatiques mieux que n’importe quelle autre caractéristique individuelle « c’est-à-dire mieux que l’âge, l’origine ethnique , l’éducation ou l’allégeance politique ». Selon le principal auteur de cette étude, chacun, peu importe ses tendances politiques, filtre toute information nouvelle de manière à protéger « sa vision préférée d’une bonne société ». « Si l’information semble confirmer cette vision, il l’accepte et l’intègre facilement. Si elle menace son système de croyance, son cerveau se met immédiatement à produire des anticorps intellectuels afin de repousser cette invasion importune »(p53)

 

 

  1. Le changement climatique représente une occasion historique de changement de société

« Dans le cadre d’un projet de réduction des émissions de GES au niveaux recommandés par de nombreux scientifiques, nous sommes en mesure de nouveau en position de proposer des politiques susceptibles d’améliorer considérablement la vie des gens, de diminuer l’écart entre riches et pauvres, de créer une multitude d’emplois dignes de ce nom et de régénérer les fondements de la démocratie (..) la crise du climat pourrait susciter un sursaut citoyen, une secousse venue de la base, capable de répartir le pouvoir entre les mains du plus grand nombre et d’élargir considérablement le domaine des biens communs» (p.21)

 

2.4. Un changement de société impulsé par la base

On a rien à attendre de la classe politique et « dans cette crise tout espoir digne de ce nom ne peut venir que d’en bas »(p. 22)

 

 

  1. Trois notions importantes : l’extractivisme (et l’anti-extractivisme), La Blocadie, la régénération

 

3.1. L’extractivisme et les luttes anti-extractivismes contre l’exploitation des énergies fossiles

Cette notion est développée principalement dans le Chapire 5 (Pour en finir avec l’extractivisme. Combattre le climatosceptique caché en chacun d’entre nous) qui débute par l’exemple de l’ile de Nauru dans le Pacifique sud, riche en phosphate.

Extractivisme :  exploitation des ressources de la terre sans penser au lendemain, terme qui désignait à l’origine une économie fondée sur l’extraction intensive du sous-sol, généralement expédiées à des puissances coloniales (p197) L’extractivisme est issu d’un rapport à la terre dominateur et égocentrique, où l’on prend sans rien donner en retour ; Dans la logique extractivisme, les écosystèmes complexes sont conçus comme des simples réservoirs de ressources naturelles

 

La logique extractiviste dans toute sa splendeur est présentée par Francis Bacon dans son ouvrage De le dignité et de l’accroissement des sciences (1623) qui persuada l’élite britannique d’enterrer à jamais la notion païenne de la Terre Mère[1] ; Pour Bacon la suprématie de l’homme lui donne le droit d’exploiter impunément son environnement .

L’importance de l’invention de la machine à vapeur de Watt doit être notée et ce n’est pas un hasard si l’économie de marché avec Adam Smith et l’industrie alimentée par les combustibles fossiles ont émergé en même temps (p20). Les combustibles fossiles  comme ayant la capacité à affranchir les humains de la nature (comme l’a fait miroiter Watt) continue d’être l’argument  de prédilection pour justifier leur exploitation.

 

Il existe une gauche extractiviste. La culture occidentale postmoderne n’offre pas de piste claire à ceux qui désirent rompre avec ce modèle, pour vivre davantage en harmonie avec leur environnement p 206) .Le cas Syrisa en Grèce (p210) et en Amérique latine.

 

  1. La Blocadie

Cette notion de Blocadie est développée dans le Chapitre 9 (Blocadie, les nouveaux guerriers du climat)

 « La Blocadie ne figure sur aucune carte, car elle constitue une zone mouvante de conflits transnationaux qui surgit avec une fréquence et une intensité croissantes partout où sont discutés des mines à ciel ouvert, des puits de gaz de schistes et des oléoducs destinés à acheminer le pétrole des sables bitumineux ». Ces poches de résistance ont en commun  :

  • « une opposition aux ambitions  des sociétés minières gazières et pétrolières, qui explorent sans relâche de nouveaux territoires sans égard pour les conséquences sur les écosystèmes locaux »
  • Si l’on souhaite vraiment régler la crise du climat il faut cesser de l’aggraver en arrêtant de vouloir continuer à exploiter les combustibles fossiles.
  • « les personnes qui montent au front n’ont pas tellement le profil type de militant (..). Ce sont des gens ordinaires, typiques de l’endroit où ils vivent : commerçants locaux, professeurs d’université, étudiants, grand-mères … »  ; ce qui les motive est avant tout le désir d’une forme authentique de démocratie grâce à laquelle les collectivités auraient la maîtrise des ressources les plus fondamentales,  à savoir l’eau, l’air et la terre » . « Ils se désintéressent des verts en cravate et des grands sommets des Nations Unies »
  • Le retour du principe de précaution. Pour les militants anti-extractivistes, si l’on considère qu’une activité  présente un risque important pour  la santé humaine et l’environnement, il n’est pas nécessaire  d’en avoir la certitude scientifique absolue pour agir. « En résumé, l’industrie des combustibles fossiles n’a plus comme interlocutrice ces grandes organisations environnementales qu’elle peut faire taire à coups de dons généreux ou de programme de compensation carbone permettant d’avoir la conscience tranquille » (p.380)
  • La transition d’une source d’énergie à une autre implique pas seulement de passer du sous-sol à la surface. Elle doit s’accompagner pour réussir aussi d’un rééquilibrage des pouvoirs en faveurs des collectivités autochtones.(voir chapitre 12)
  • Le concept d’équilibre ou d’harmonie avec la nature, de régénération de toute forme de vie qui se retrouve dans de nombreuses cultures autochtones (p498) constitue une des dimensions les plus importantes de la Blocadie.
  • « les citoyens de la Blocadie ne constituent ni un simple mouvement de refus, ni un simple mouvement de protection, Ils forment plutôt un mouvement de plus en plus constructif qui s’active à bâtir une nouvelle économie fondée sur des valeurs et des principes fort différents de ceux qui dominent aujourd’hui » (p 458)
  • « Les groupes qui résistent à l’extractivisme à haut risque sont en train de tisser un réseau mondial bien enraciné et diversifié comme rarement en a connu le mouvement vert »

Un nouveau mouvement contestataire a vu le jour, il a encouragé une nouvelle génération  à se tenir debout devant les bulldozers et les camions

 

La Blocadie s’étend à de multiples sites par exemples dans la province du Nouveau-Brunswick (p 341) en Grèce (p 339) au Royaume Uni (p342) en Chine et notamment au Canada l’oléoduc Keystone de Transcanada ; Il faut remonter l’origine du mouvement aux années 1990 au Nigéria avec la montée de l’opposition d’une partie  des habitants du delta de Niger  à l’exploitation du pétrole. La résistance à l’extraction des combustibles fossiles a en fait une longue histoire aux Etats-Unis mêmes, notamment dans les Appalaches (mines de charbon) (p352). Ce qui a changé, ces dernières années, c’est avant tout l’échelle de la contestation (p 353)

L’explosion de la plate-forme de BP dans le golfe du Mexique est considéré comme l’événement qui a provoqué l’éveil politique de nombreux militants

 

 

  1. La régénération

De la résilience à la régénération : contrairement à la résilience la régénération est un processus actif où l’humain peur participer pleinement à l’épanouissement de la vie sous toutes ses formes. Il s’agit là d’une perspective beaucoup plus large que celle de la pensée  écologise courante qui préconise la décroissance et la réduction de l’empreinte écologique de l’humanité.

« Nous pouvons accélérer par notre labeur, la restauration et la régénération  des écosystèmes en agissant de façon concertée et éclairée. L’être humain joue sur Terre un rôle prédominant et il nous faut harmoniser nos stratégies avec les facultés de guérison de la Terre Mère. Il ne s’agit pas de prôner l’immobilisme ni la retraite, mais de travailler avec acharnement à la régénération » (p.503)

 

  1. Plan du livre et quelques idées à retenir

 

4.1. Première Partie : deux solitudes

Dans la première partie du livre, Noami Klein montre comment à la fin des années 1980, le mouvement écologiste a déraillé et comment la mondialisation et une vision « fondamentaliste » du marché se sont imposées dans le monde développé, sous l’influence de groupes de réflexion puissants et bien financés.

 

Chapitre 1 La droite voit juste, le pouvoir révolutionnaire du changement climatique

 

Des vérités inconcevables

Pour des personnes de droite, les politiques de lutte contre le changement climatique constituent « une attaque contre le capitalisme américain et la classe moyenne » ; ces politiques visent à accroitre massivement le pouvoir des gouvernements, c’est « un complot communiste ».

Plusieurs exemples de conférences et de propos vont dans ce sens

 

Les caisses occultes à la rescousse

Le contre mouvement sur le changement climatique toucherait collectivement plus de 900 milliards de dollars par an pour des travaux portant sur une variété de causes chères à la droite.

Il existe un lien solide et direct entre l’hégémonie des  valeurs intimement liées au capitalisme triomphant et la persistance d’opinions et de comportements anti-environnementaux.

Un nombre important d’études établissent un lien entre les valeurs matérialistes (et l’idéologie du libre marché),  et l’insouciance vis-à-vis du changement climatique mais également des nombreux risques environnementaux « La culture qui triomphe en cette ère d’hégémonie du marché oppose les êtres humains que nous sommes au monde naturel »(p.81)

 

 

Chapitre 2 Le commerce avant le climat. Comment le fondamentalisme marchand contribue au réchauffement planétaire

 

Les programmes de soutien aux énergies renouvelables subissent de plus en plus de d’attaques en vertu d’accords commerciaux internationaux, notamment des règles de l’OMC (p 85)

 

Main d’œuvre à bon marché et énergie sale : un tandem gagnant

Avec la généralisation du libre-échange et de la production délocalisée, les émissions n’ont pas simplement augmenté, elles se sont multipliées (p102)

 

De l’expansion frénétique à la stabilité

Pour réduire les émissions de GES « il faut s’attaque à une logique dont les racines sont plus profondes que celles du libre échange : la croissance économique aveugle » Pour certains et notamment à gauche, « il suffirait de repeindre en vert notre croissance actuelle »

 

Croissance et décroissance sélective

Instauration d’un revenu minimum garanti pour tous

La lutte contre les inégalités , sur tous les fronts et par divers moyens, devrait être une des principales stratégies de lutte contre les dérèglements climatiques

« Pour éviter que la pollution ne transforme à jamais notre monde, il faut commencer par transformer du tout au tout notre façon de penser l’économie »(p 118)

 

Chapitre 3 Pour une gestion publique de l’énergie, Surmonter les obstacles idéologiques au paradigme économique à venir

Plusieurs exemples de réappropriation des réseaux d’electricité de gaz et de chauffage par des municipalités en Allemagne (notamment Hambourg ) et aux Etats Unis (ville de Boulder au Colorado)

Plusieurs exemples d’études montrant que de pays et de régions riches peuvent effectuer un virage de 180° vers les énergies renouvelables en l’espace de 20 à 40 ans (p125)

Propositions pour financer la transition énergétique (p138) : taxe sur les transactions financières, élimination des paradis fiscaux et imposition des sommes détournées, réduction de 25% des financements alloués au secteur militaire, taxe sur l’émission de CO2   

 

Chapitre 4 Planifier et interdire. Rejeter la main invisible et bâtir un mouvement

Des cris d’alarme restés sans écho : Henry David Thoreau (XIX siècle) Aldo Leopold, Rachel Carlson (1962), Les limites de la croissance (1972)

 

  1. Deuxième partie : la pensée magique (ou les fosses solutions)

 

La deuxième partie, « Pensée magique », ausculte les différentes solutions techniques, inquiétantes et lucratives, proposées pour résoudre le changement climatique, comme les systèmes de géo-ingénierie.

 

Chapitre 6 S’attaquer aux fruits plutôt qu’aux racines, le rapprochement désastreux de la grande entreprise et du mouvement environnementaliste

Histoire du mouvement environnementaliste principalement aux Etats Unis :

  • L’âge d’or du droit de l’environnement au début des années 1970.
  • La métamorphose des années 1980 avec la vague anti-environnementaliste sous l’administration Reagan.
  • Le prix de la reddition : coopération  du mouvement environnementaliste avec l’industrie des combustibles fossiles.
  • Le commerce de la pollution avec le marché du carbone.

 

Chapitre 7 Le superhéros ça n’existe pas, Non les milliardaires écolos ne nous sauveront pas

Histoire de la conversion de Richard Branson fondateur du groupe Virgin et du « capitalisme de Gaïa ». Autres exemples de milliardaires écolos

Leur objectif est de résoudre la crise du climat sans changer quoique ce soit à nos modes de vie.

 

Chapitre 8 Atténuer le rayonnement solaire,

La géo-ingénierie, une idée très dangereuse

Voir la critique  de la pensée du  sociologue Bruno Latour (p. 317-318)

 

  1. Troisième partie Parce qu’il faut bien commencer quelque part

 

Chapitre 10, C’est l’amour qui sauvera la planète, Démocratie, désinvestissement et victoires concrètes

Exemple de la mobilisation d’une partie des autochtones de l’ile Belle Bella en Colombie Britannique qui pourrait être  atteint par la marée noire du projet de l’oléoduc Northern Gateway ; ces habitants vivent en symbiose avec leur territoire ; c’est l’amour de leur territoire qui les mobilise

Ce qui a émergé du mouvement anti-extractivites c’est moins un mouvement  contre les énergies fossiles qu’un mouvement pour la préservation de l’eau ( plusieurs exemples p.390-93)

De nombreuses victoires concrètes (p 394-99)

 

Mouvement de désinvestissement dans l’exploitation des énergies fossiles

Une stratégie de plus en plus répandue du mouvement anti-extractiviste est d’inviter les institutions d’intérêt public telles les universités, les organisations religieuses, les administrations municipales à se départir des actions qu’elles détiennent dans l’industrie des combustibles fossiles.

 

La crise de la démocratie

Les accords internationaux qui régissent aujourd’hui le commerce et l’investissement offrent aux multinationales un fondement juridique pour contester pratiquement toute tentative de la part d’un Etat de restreindre  l’exploitation des combustibles fossiles, en particulier si des investissements ont déjà été effectués.

La revendication du droit de prendre part aux décisions cruciales concernant l’eau, le sol et l’air est la trame qui relie tout le mouvement anti-extractiviste (p 408) ;  des municipalités et des petites collectivités prennent des initiatives dans ce sens (p 411-12)

« Les vraies solutions à la crise du climat sont aussi notre meilleur espoir de construire un système économique beaucoup plus stable et plus équitable », explique-t-elle. « Les gens sont prêts à faire des sacrifices, s’ils ont l’impression que l’effort demandé est équitablement réparti dans toutes les catégories sociales, et que les riches paient leur part en proportion. »

 

 

Chapitre 11 Avec quelle armée ? le droit des autochtones

En ayant la prévoyance  d’inclure dans les traités des clauses leur assurant le droit de tirer leur subsistance  de leurs territoires traditionnels, les négociateurs autochtones d’autrefois ont légué à l’ensemble de la population  un arsenal juridique à l’aide duquel on peut maintenant exiger des gouvernements qu’ils mettent un terme au pillage de la planète » (p429)

 

Chapitre 12 Partager le ciel, Communs atmosphériques et justice climatique

« Les énergies renouvelables exigent de l’être humain qu’il s’adapte aux rythmes des systèmes naturels, et non qu’il soumette ceux-ci à sa volonté (..) C’est précisément cette nécessité de s’adapter à la nature que la machine de Watt aurait affranchi l’humanité en libérant les manufacturiers de la contrainte de construire leurs établissements près des meilleures chutes d’eau et en permettant aux capitaines de navires de se moquer de la direction des vents (..) C’est cette envoutante utopie d’une maîtrise totale de la nature que tant de défenseurs  des énergies fossiles sont si peu près à renoncer (..) la transition vers les énergies vertes n’est pas une simple substitution de sources d’énergie car elle suppose aussi une transformation fondamentale des rapports de pouvoir entre l’humanité et le monde naturel qui maintient celle-ci en vie. La puissance du soleil, du vent et des marées peut certes être exploitée, mais, contrairement aux combustibles fossiles, ces forces ne pourront  être entièrement contrôlées par des êtres humains. Et chaque écosystème dicte ses propres règles. (…) elles impliquent de vivre de travailler en synergie avec la Terre et  une nouvelle vision du monde » (p. 446).

La transition d’une source d’énergie à une autre implique pas seulement de passer du sous-sol à la surface. Elle doit s’accompagner pour réussir aussi d’un rééquilibrage des pouvoirs en faveurs des collectivités autochtones (p 451)

Exemple de la lutte des Cheyennes du sud-est du Montana aux USA contre l’exploitation de grandes ressources de charbon : « dans la bataille contre les combustibles fossiles aucune arme n’est plus puissante que la mise en place d’alternatives concrètes » des générateurs photo-voltaïques dans cet exemple (p449). D’autres exemples vont dans le même sens (voir paragraphe « désinvestir, d’accord, mais reinvestir » ( p 453-455)

Une étude au Canada a comparé les potentielles d’emplois créés (en nombre et en qualité) entre des investissements dans les énergies fossiles et les énergies renouvelables (p. 452).

 

Plusieurs exemples montrent que « certaines des solutions les plus concrètes à la crise écologique n’émanent pas de projets marginaux et utopiques, mais sont plutôt forgées dans le feu de la résistance par les collectivités qui se retrouvent en première ligne du combat contre l’extractivisme » (p. 456)

Plusieurs exemples montrent que « vivre en marge et faire pousser des légumes ne suffit plus. Les oasis vertes ne sont plus viables, car le train fou des combustibles fossiles fonce vers nous » et les conséquences des dérèglements climatiques n’épargnent pas ces oasis (p 458).

 

De la dette locale à la dette climatique mondiale

Les pays développés qui comptent pour moins de 20% de la population mondiale, ont émis près de 70% de l’ensemble des GES qui déstabilisent aujourd’hui le climat. La CCNUCC (Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement climatique) signé en 1992 par 160 pays, reconnait que les pays qui ont émis le plus de CO2 doivent les premiers à réduire leurs émissions et doivent aider financièrement les pays pauvres à adopter des modes de développement écoresponsables ». Exemple de la tentative de l’Equateur pour appliquer ce principe en demandant en contrepartie de non exploitation du pétrole du parc Yasuni une aide internationale pour le développement de cette région : sur les 3,6 milliards promis seuls 3,6 millions ont été recueilli (pp. 462-63).

 

Chapitre 13 Perpétuer la vie, de l’extraction à la régénération

 

Le concept d’équilibre ou d’harmonie, de régénération de toute forme de vie  se retrouve dans de nombreuses cultures autochtones (p498) tandis que la résistance  s’organise, avec les autochtones en première ligne, ces notions ancestrales gagnent en force, comme elles ne l’ont pas fait jusqu’à maintenant ; il s’agit là d’une des dimensions les plus importantes de la Blocadie. « C’est seulement quand l’être humain a commencé à percevoir la Terre comme une machine à son service qu’il a tourné le dos à ses responsabilité de protection et des promotion des cycles naturels de régénération dont dépend la survie de la planète (et la sienne) » (p. 498) « Le profond sentiment d’interdépendance avec la nature qui anime le mouvement anti-extractiviste, est beaucoup moins perceptible dans les villes densément peuplées où ce rapport à la nature est masque par des fils électriques, tuyaux, des supermarchés regorgeant de denrées. C’est seulement lorsqu’une faille apparaît dans ce système ultrasécurisé qu’il devient possible d’entrevoir  l’ampleur de notre dépendance et de notre vulnérabilité. De telles fissures apparaissent de plus en plus souvent : feux de forêt, ouragans » (p. 501).

 

4.4 Conclusion. L’heure de vérité, juste assez de temps pour réaliser l’impossible

 

Pour Naomi Klein « les vraies solutions à la crise du climat sont aussi notre meilleur espoir de construire un système économique beaucoup plus stable et plus équitable » et de préciser « les gens sont prêts à faire des sacrifices, s’ils ont l’impression que l’effort demandé est équitablement réparti dans toutes les catégories sociales, et que les riches paient leur part en proportion. »

Le fossé entre la radicalité nécessaire et la faisabilité politique du changement à opérer ne peut être comblé en définitive qu’à la faveur d’une crise majeure, un de ces « moments extrêmement rares et précieux où l’impossible semble soudainement possible ».

 

5. Quelques réflexions

 

Le livre de Naomi Klein est fort argumenté et illustré par de nombreux exemples. Un ses principaux mérites est de nous aider à repérer un chemin possible pour résoudre la très grave crise que l’humanité doit affronter dans les années à venir. Ce chemin se concrétiserait peu à peu dans la Blocadie, c’est-à-dire dans ces communautés, ces collectivités, ces groupes notamment autochtones qui se mobilisent et organisent des luttes pour reprendre la maîtrise des ressources les plus fondamentales de leur territoires, à savoir l’eau, l’air et la terre et affirmer par là leur désir d’une forme authentique de démocratie. Un des facteurs décisifs de la mobilisation de ces communautés serait, une vision du monde,  une vision de l’homme dans la nature différente celle de la domination et du contrôle absolu, typiques de la culture occidentale et qui prône au contraire un rapport d’harmonie, d’empathie avec la Mère Terre.

 

Le travail de Naomi Klein rejoint en partie celui réalisé par Bénédicte Manier dans son ouvrage Un million de révolutions tranquilles (ouvrage discuté dans le cadre du groupe de lecture de GPS) dont l’objet est de compte de millions de petites révolutions  engagées dans le monde, par des hommes et des femmes  de milieux sociaux très variés et « qui inventent des solutions que ni les gouvernements ni le secteur privé n’ont su mettre en en place et qui répondent à la plupart des maux de la planète : ils reverdissent le désert, font disparaître la pauvreté et la faim, créent des emplois, mettent sur pieds une agriculture durable, ou gèrent eux-mêmes la distribution d’eau. Des millions d’autres décident de vivre autrement. De vivre mieux. Et pour cela, ils s’affranchissent de l’hyperconsumérisme, réinventent l’habitat, la démocratie locale ou l’usage de l’argent ». A la différence de Bénédicte Manier, Naomi Klein ne se contente pas de repérer de nouvelles formes de mobilisation citoyenne, elle avance des hypothèses, elle propose un cadre d’analyse et construit des problèmatiques.

 

 

Il est intéressant de noter que le chemin repéré par Naomi Klein rejoint certains propos du Pape François dans son discours aux participants de la 2ème Rencontre Mondiale des Mouvements Populaires à Santa Cruz (Bolivie) le 9 juillet 2015. Le sujet principal de son discours fait écho au titre du livre de Naomi Klein «Disons-le sans peur : nous avons besoin d’un changement et nous le voulons ! ». Après avoir rappelé que « la communauté scientifique accepte ce que depuis longtemps de simples gens dénonçaient déjà : on est en train de causer des dommages peut-être irréversibles à l’écosystème »  parce qu’ « on est en train de châtier la terre, les peuples et les personnes de façon presque sauvage ». Et ceci est dû « à l’ambition sans retenue de l’argent qui commande ». Et de préciser : « quand le capital est érigé en idole et commande toutes les options des êtres humains, quand l’avidité pour l’argent oriente tout le système socio-économique, condamne l’homme, le transforme en esclave, détruit la fraternité entre les hommes, oppose les peuples les uns aux autres, et comme nous le voyons, met même en danger notre maison commune ».

Mais plus important, c’est sur la manière de découvrir le chemin du changement que les deux textes se rapprochent en misant et en interpelant les exploités et les exclus : « Que puis-je faire, moi, chiffonnier, comptable, ramasseur d’ordures, agent de recyclage, face à tant de problèmes si je gagne à peine assez pour manger ? Que puis-je faire, moi, paysanne, indigène, pécheur qui peut à peine résister à l’asservissement des grandes corporations ? Que puis-je faire, moi, depuis mon bidonville, depuis ma cabane, de mon village de ma ferme quand je suis quotidiennement discriminé et marginalisé ? Et le pape François de répondre : « Vous les exploités, les pauvres, les exclus, vous pouvez et vous faites beaucoup. J’ose vous dire que l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans vos mains, dans votre capacité de vous organiser et de promouvoir des alternatives créatives, dans la recherche quotidienne des 3 T (travail, toit, terre), et aussi, dans votre participation en tant que protagonistes aux grands processus de changements nationaux, régionaux et mondiaux. Ne vous sous-estimez pas ! »

 

 

La lecture livre de Noami Klein fait aussi écho au livre Cosmos de Michel Onfray dans lequel l’auteur nous invite à revenir au cosmos, aux plus près des mouvements du monde, de dépasser le nihilisme à travers une réflexion philosophique de la nature. Dans un interview publié dans la revue belge Imagine, demain le monde (juillet août 2015) Michel Onfray rappelle que c’est son père ouvrier agricole qui lui a transmis ce rapport au cosmos et que ce fut pour lui « une chance que peu d’enfants ont désormais depuis que la France s’est urbanisée ». A la question sur comment transmettre la compréhension de la nature aux enfants des cités, issus des milieux populaires qui grandissent, malgré eux, dans le béton et le bitume, il répond. « Jadis l’école contribuait à l’acquisition de ces savoirs : des leçons de choses au potager dans le jardin communal de l’instituteur en passant par les cours d’astronomie (oubliés depuis longtemps) donnés par les maîtres d’école, ces savoirs étaient transmis chez des enfants qui comprenaient le monde rural dans lequel ils vivaient ». Et d’ajouter, aujourd’hui, l’école n’enseigne plus cette compréhension de la nature : « aujourd’hui, l’école n’a de cesse de brancher les enfants sur le lointain, de les éduquer à la priorité de la virtualité sur la réalité du monde. L’école ne faisant plus ce que les parents ne font plus, plus rien de se fera. Les humains se déshumanisent et je vois mal qui ou quoi pourrait aller contre ce mouvement irréversible des civilisations ». Ces propos de Michel Onfray laissent suggérer qu’il est très difficile sinon impossible de mettre en œuvre un changement de vision du monde et de la place de l’homme dans le monde, qui est une des conditions du changement prôné par Naomi Klein ?

 

Le livre de Naomi Klein est tout centré sur les relations entre l’exploitation des ressources énergétiques fossiles (l’extractivisme), le réchauffement climatique et notre modèle économique de développement. Les autres aspects de la crise écologique et notamment l’effondrement de la biodiversité, la limitation des ressources minières non énergétiques, l’appauvrissement croissante des terres agricoles, les pollutions croissantes des nappes phréatiques, etc. ne sont pas abordés ou seulement évoqués. De par ce choix, le livre manque deux aspects qui sont très importants à prendre en compte. Le premier a trait au caractère systémique de notre mode de développement : tous les systèmes de production (industriels, agricoles), les systèmes de consommations, les systèmes de transport, les systèmes de communication, les systèmes financiers sont étroitement inter reliés entre eux et sont tous dépendants des ressources énergétiques fossiles. Le deuxième aspect concerne les tendances d’évolution exponentielle de nombreux phénomènes socio-économiques (population mondiale, PIB mondial, consommation d’énergie primaire, utilisation d’eau, consommation de fertilisants, nombre de véhicules motorisé, etc.) et écologiques (concentration en CO2 , acidification des océans, dégradation de la biosphère terrestre, perte de forêts tropicales, etc.). Ces deux aspects de notre mode de développement rendent très vulnérables nos sociétés industrielles qui ne sont pas à l’abri d’un effondrement brutal comme le montre le livre Pablo Servigne et Paphael Stevens Comment tout peut s’effondrer (Seuil avril 2015). Ce livre propose une analyse systémique de la situation économique et biophysique de la planète et il précise les bases d’une science appliquée et transdisciplinaire de l’effondrement qui pourrait s’appeler la « collapsologie ».

 

 

6 Conclusion

 

Tout peut changer, et comme le souligne Naomi Klein ou le pape François, le changement a commencé, de nouvelles formes de mobilisation et de luttes apparaissent qui sont initiées par des communautés, ou des groupes souvent rassemblant des personnes très différentes mais aussi des marginaux, des exclus, des autochtones ayant pour objectif de défendre la qualité de l’air, de l’eau, des sols, et plus généralement la qualité de vie de leur territoire ;  c’est sans doute au sein de ces luttes que se construisent de nouvelles vision du monde et de la place de l’homme dans le monde que Noami Klein appelle de ses vœux. Sans oublier son avertissement : le fossé entre la radicalité nécessaire et la faisabilité politique du changement à opérer ne peut être comblé en définitive qu’à la faveur d’une crise majeure, un de ces «moments extrêmement rares et précieux où l’impossible semble soudainement possible ». Mais c’est aussi  dans ces moments extrêmes que les plus pauvres sont les premiers touchés et paient le plus fort tribu  !!!

 

 

 

[1] A propos de la Mère Terre, notion païenne selon Francis Bacon, on peut noter que le pape François a repris plusieurs fois cette formulation  dans son discours aux participants à la 2ème Rencontre Mondiale des Mouvements Populaires à Santa Cruz (Bolivie), le 9 juillet 2015. Dans la troisième tâche qu’il propose aux Mouvements Populaires, « peut être la plus importante que nous devons assurer aujourd’hui est de défendre la Mère Terre »  il déclare « je vous demande, au nom de Dieu de défendre la Mère Terre ». Sur ce thème, voir aussi l’encyclique Laudato si